presse

France Culture
Une interview de Céline du Chéné
Entrejambe, clématites et insectes frétillants de Cécile Hug

Le 12 décembre 2015


Cécile Hug : Le jardin des délices

« Cécile Hug » (éponyme), éditions Derrière la salle de bains, Rouen, 2014.

« Le corps orchestre »,  Manresa, Catalogne

Cécile Hug, entre jambe 6

Cécile Hug, L’entre jambe ©

Sur la rive d'un triangle intime Cécile Hug orchestre des jeux de patience. L'insecte devient une poussière d'aube, ruisselle sur l'entre-jambe. Il est en quelque sorte l'armoirie de l'amour. Il crée des courants ascendants : se découd une certaine étoile, se gomme l'éros trop voyant. Tout maraude dans une géométrie précise et précieuse. Le triangle devient oriflamme, l'insecte le remue tandis que la main rêve de caresser ses ailes au moment où il sème un grain pour récolter des lignes de vie.

Chaque dessin de Cécile Hug reste un processionnal. Il conduit en bordure d'un fantastique ravin. L'insecte crée la fable de la présence en fragments de l'essentiel. Le sexe féminin se fait syllabe et le coléoptère virgule blottie dans les mailles du désir. Il représente (comme la fourmi et même le spermatozoïde - ou ce qui lui ressemble) le symbole d'une jouissance buissonnière.

Cécile Hug bâti pour lui un abri sous les tempêtes, un terrier près de l'orifice des délices. Néanmoins chaque dessin devient un barrage pour les intrus, pour les voyeurs. Et Cécile Hug tisse des filets serrés, refuges de nos propres ailes, de nos attentes, douleurs, plaisirs.

L'artiste devient la subtile architecte de paysages intérieurs, la relieuse de désirs informulés en effaçant la pliure des ombres. Elle dessine des interdits, les racines profondes de la vie dans une diaphanéité confondante. 

Elle devient fomenteuse de chimères : ses lucioles font crisser la raison. Une  avancée sourde s'ébauche dans l'ornière aux tabous. Chasseur et proie, insectivore et victime des bestioles, au seuil de l'estuaire, le voyeur ou le voyeuse a le temps d'apprécier de petits morsures visuelles et de palper des songes. Délicieux.

Jean-Paul Gavard-Perret








Cécile Hug par Camille Moravia




S’approchant de Cécile Hug, Camille Moravia garde une certaine distance. Son audace est autre : suggérer par les pauses de son modèle tout ce que celle-ci « dit » en son œuvre plastique. Là où Cécile Hug segmente et métaphorise, Camille Moravia reste au plus près du réel et de sa crudité. Le modèle ne  baisse pas les yeux. Le face-à-face joue d’une certaine neutralité pour éviter tout débordement de l’affect. Cécile Hug place son bassin, suit les indications de la photographe, longe un mur, épouse presque un angle : de mort il devient vivant.



Chaque prise reste de l’ordre de la caresse, de l’aporie, de la pudeur. Bien malin qui pourrait oser des hypothèses sur les liens qui rapprochent les deux artistes - sinon une admiration mutuelle mais qui renonce à toute effusion. Cécile Hug semble parfois presque empruntée (mais l’artiste n’est pas de celle qui s’affiche) : Camille Moravia en « profite » pour capter une force tranquille et une fragilité émotive. L’image dit ainsi ce que les mots ne peuvent montrer. La photographe regarde son modèle, le modèle fixe son opératrice -  entendons par ce mot celle qui crée l’ouverture. Pour autant aucun bijou ne sera ravi.

Jean-Paul Gavard-Perret




BOUM BANG

Cécile Hug

L'immensité du seuil.


À une époque où nos représentations du sexuel – bien que sensément libéré – sont encore si près du trash (1), où le deuxième sexe se rebelle à poil sur l’autel d’un pouvoir phallocratique, la douce intimité de la chambre Cécile Hug palpite comme une veilleuse apaisante pour qui ce soir a peur du noir. Couleurs pastel, nature omniprésente, dedans-dehors exhibé sans jamais agresser. Je rentre dans l’œuvre de Cécile Hug comme dans un cocon. Il y fait chaud mais pas trop, ça m’apaise. Je n’ai plus peur de ma féminité et je voudrais me faire homme juste pour en parler mais la distinction se dérobe sous mes pieds. Loin d’être opposée elle est offerte, ouverte. Terre d’asile en commun: notre origine est douce, même lorsqu’elle est brisée. Parce qu’il ne faut pas s’y tromper: la naïveté apparente des découpes en dentelle, son champ pictural de libellules, coquillages et autres brindilles ne se démonte pas. Elle parle de tout, même du mal – « Hic est sanguis meus » (2) et « Versiones de una Cicatriz » (3) nous disent les deux dernières expositions auxquelles elle a participé.
Cécile Hug, entre jambe 5
Cécile Hug, L’entre jambe ©
Cécile Hug, entre jambe 6
Cécile Hug, L’entre jambe ©
Cécile Hug, entre jambe 7
Cécile Hug, L’entre jambe ©
Cécile Hug, entre jambe 8
Cécile Hug, L’entre jambe ©
Cécile Hug, entrejambe, laine
Cécile Hug, L’entre jambe ©
Douce, donc, la femme artiste. Mais engagée aussi, sans concession. Mère, elle a choisi de ne pas céder à l’appel rassurant d’une société qui conseille l’option « métier alimentaire » à qui doit assumer l’éducation d’un enfant. Ce détail biographique pourrait sembler sans importance s’il n’était lié précisément au cœur de la production de Cécile Hug: la résistance, l’espace, la liberté. Sortir de l’endroit où la peur et la culpabilité dominent, puis maintenir le cap. Il ne faut pas s’y tromper, à l’image de ces danseurs dont la légèreté et la fluidité fascinent: plus l’objet lévite en douceur, plus la lutte pour sa production est totale. Il faut donc en ce sens rejoindre la pensée d’un Gilles Deleuze sur la création et comprendre que l’œuvre est ici l’affirmation d’une force conjointe à sa délicate apparence. « L’œuvre d’art n’a rien à faire avec la communication. L’œuvre d’art ne contient strictement pas la moindre information. En revanche, il y a une affinité fondamentale entre l’œuvre d’art et l’acte de résistance. Alors là, oui. Elle a quelque chose à faire avec l’information et la communication, oui, à titre d’acte de résistance (…) Or quel est cet acte de parole qui s’élève dans l’air pendant que son objet passe sous la terre? Résistance. Acte de résistance. » (4) Je regarde les entre-jambes et je découvre les oreilles délicates du corps orchestre. Je me sens bien. L’artiste me donne à voir du réconfort tandis que « son objet passe sous la terre ». C’est-à-dire: doucement, sans heurts, je me mets à sortir des dichotomies, à renouer avec un sensible d’avant la parole, à voir mon corps et mes sens libérés des étiquettes qui les encombraient. Je suis.
Cécile Hug, corps orchestre
Cécile Hug, Le Corps orchestre ©
Cécile Hug, le corps orchestre, la marbrerie, 2014
Cécile Hug, Le corps orchestreLa marbrerie, 2014
Cécile Hug, le corps orchestre, la marbrerie, 2014
Cécile Hug, Le corps orchestreLa marbrerie, 2014
Cécile Hug
© Cécile Hug, Le corps orchestre ©
Cécile Hug
© Cécile Hug, Le corps orchestre ©
Cécile Hug
© Cécile Hug, Le corps orchestre ©
Cécile Hug
© Cécile Hug, Le corps orchestre ©
Organes-seuil, les parties du corps représentées par Cécile Hug ont pour point commun leur rapport au monde: labyrinthiques et discrètes portes d’entrée sur les entrailles et viscères qui sentent. Il n’est d’ailleurs pas surprenant que l’image la plus souvent utilisée pour faire référence, et au sexe féminin, et à l’oreille humaine, soit le coquillage: entre végétal et animal, mystérieux aux textures nombreuses, empli de cavités. Capteurs de matière première, attrapant ce que procurent le son et le toucher avant d’être transformés par ma mécanique interne en sensations, voire en émotions, mes organes pourraient, pris séparément comme ils le sont ici, être des entités autonomes. Au lieu d’être simples réceptacles de ce que le monde peut, dans son immense mansuétude, me donner à voir, sentir ou entendre pour le comprendre (et on voit dans quel sens le passage des entre-jambes aux oreilles du corps orchestre est naturel), Cécile Hug nous incite à appréhender nos organes sensoriels comme des lieux cruciaux, fondamentaux. De la figure transitoire à l’orée des mots, de la pensée ou de l’image; des limbes où nos sensations se forment, émerge ainsi l’idée d’un espace. En effet, qui n’a pas déjà eue cette sensation de déjà-vu qui ne s’explique que par le fait que quelque chose dans mon corps a surchauffé, incapable d’assimiler ce qui a été perçu par mes sens? C’est qu’il y a une distance réelle, rendue généralement imperceptible par l’efficacité des transmetteurs qui composent ma technologie humaine, entre ce que je perçois du monde et la façon dont je le perçois. Interstice infime parce qu’invisible: voici en réalité ce qu’explore Cécile Hug. Ce non-lieu sans lequel rien ne se passe. Immensité méconnue d’un labeur dont le résultat seul m’importe. Et émerge enfin l’actualité, l’importance de ce travail.
Cécile Hug
Cécile Hug, L’entre jambe ©
Cécile Hug
Cécile Hug, L’entre jambe ©
Cécile Hug, le corps orchestre, la marbrerie, 2014
Cécile Hug, Le corps orchestreLa marbrerie, 2014 ©
Bien que toujours sériel, le travail change de l’entre-jambe au corps orchestre. D’une part, on quitte le terrain du lyrisme onirique des scènes paysagères qui composaient la première série: les oreilles du corps orchestre sont des moulages de textures et de couleurs différentes d’une seule et même oreille réelle. En outre, les éléments du corps orchestre s’inscrivent dans un décor, certes changeant puisqu’on peut passer du nid douillet une place à la gigantesque table de marbre couverte de charmantes petites esgourdes, mais très présent tandis que les entre-jambes existent souvent seuls, à même la feuille. La répétition cependant reste – et il serait sûrement possible de trouver son origine dans le geste photographique, pratique « première » de Cécile Hug. Il serait d’ailleurs pertinent de questionner la photographie depuis ce travail qui lui succède – il faudrait par exemple se demander de quel réel on parle. Voir s’il serait plus pertinent d’appréhender la notion de répétition à l’aune de la reproductibilité technique chère à notre époque ou revenir à l’origine de tout geste répétitif chez l’homme: l’obsession(5). Et qu’est-ce que l’obsession, si ce n’est une pensée, une sensation qui me hante, m’irrite mais dont je ne peux me défaire au point qu’elle peut aller jusqu’à envahir ma vie? Et pour s’en défaire, il faut la vaincre, c’est-à-dire la transcender. Multiple et protéiforme, il n’est en ce sens pas étonnant que le travail de Cécile Hug ait intégré le monde délicat des Éditions Derrière la Salle de Bains – et la question de l’endroit du propos artistique de se déplacer ainsi quelque peu pour atteindre celle, tout aussi pertinente, de la réappropriation.
Cécile Hug, Légère avancée, 3
Cécile Hug, Légère avancée ©
Cécile Hug, légère avancée
Cécile Hug, Légère avancée ©
Cécile Hug, légère avancée
Cécile Hug, Légère avancée ©
Cécile Hug, mise en relation, narcisse
Cécile Hug, Mise en relation, Narcisse ©

(1) Malgré des perles comme le magazine « Irène »
(2) « Ceci est mon corps » – exposition au Rialto à Rome
(3) « Versions d’une cicatrice » – exposition à la Casa Siglo XIX au Mexique
(4) Gilles Deleuze, « Qu’est-ce que l’acte de création? » – Conférence donnée dans le cadre des mardis de La Fémis – 17/05/1987
(5) »Idée répétitive et menaçante, s’imposant de façon incoercible à la conscience du sujet, bien que celui-ci en reconnaisse le caractère irrationnel. » Larousse
http://www.boumbang.com/cecile-hug/


Texte de Virginie Megglé, écrivain, psychanalyste 

Cécile Hug, artiste plasticienne - L'entre jambe 



@Cécile Hug

L'entre jambeau fil des sensations   


Il est des espaces féminins, comme des territoires, non pas à conquérir, mais à découvrir  pas à pas ... Tout doucement…  Heureusement...

C’est par la fente d’un pubis que j’ai pénétré, entre imaginaire et réalité, dans celui de Cécile Hug… L'attraction étant délicieuse, je me suis laissée aspirer dans ce qu’elle laissait présager de plaisir intime et savoureux, sans hésitation. Comme si soudain j’avais non pas l’occasion de (me) regarder mais de (me) vivre. D’oser peut-être me découvrir… un peu plus. Et, me faufilant dans les variations créatives que ce lieu du corps a pu inspirer à l’artiste, je me suis trouvée face au sexe non pas en position de voyeur, ni de voyeuse d’ailleurs, mais de vivante voyageuse.
Place à l'hétéroclite, au composite, à l’hybride. Des éléments de nature sauvage, - végétale ou animale -, se côtoient, subtilement agencés sur le papier, pour dire l'indicible de cet endroit du nu, sa transparente fragilité.  Les visions inattendues que nous en propose Cécile par l’intermédiaire de cet assemblage de matières semblent réinventer l’harmonie. Etrange et douce, la sensation de plénitude qui en émane nous renvoie au mystère sans cesse renouvelé de ce coin de l'entre deux qui attire et se retire, entre impossible à voir et désir de montrer ...

Être, c’est devenir, c’est se dire, c’est créer, c’est oser

À l'écoute de l'inconscient tout en découvrant le travail de Cécile, je me sens en syntonie, avec ce que je ressentais, petite et toute jeune fille. Je n’éprouvais alors pas le besoin de parler de mon sexe, mais le désir de le vivre, avant qu’on ne m’intime que je devais en manquer.
Il n'y a pas si longtemps, en effet, au cœur du XX ème, il était courant qu’une petite fille s’entende dire qu'elle n'avait pas de sexe, au prétexte peut-être que le sien ne pouvait s’ériger, tel un menhir, pour revendiquer sa part de virilité ...
Et, Simone de Beauvoir, en 1949, a affirmé le sien, comme étant le deuxième, après celui de l’homme, pour asseoir son pouvoir.
Il s’agissait alors, pour une femme, de ne pas se laisser mépriser et c’est autour de cette absence (de considération masculine) que nombreuses sont celles qui ont tenté de s’affirmer « à l’égal » d’un homme. Du phallus, devenu le signifiant du manque, elles devaient s’en armer… Réflexe compréhensible pour résister à ceux qui refusaient de les considérer à part entière… Mais curieusement il en allait alors comme si une certaine société représentée massivement par le corps masculinfaisait subir, par un détour pervers, aux femmes, la castration même que moult représentants de cette société les accusaient d’opérer sur les hommes ; leur interdisant de fait d’exister à travers une expérience personnelle de la sexualité.
« Les femmes voulaient un sexe d’homme ou n’en auraient pas ! »

Répondant à un élan vital, une autre notion du corps féminin a toujours  voulu se faire connaître. Et la démarche artistique de Cécile Hug nous convainc de son bienfondé ... N'en déplaise aux fondamentalistes de la psychanalyse, en dehors de ses névroses, une femme n'a besoin ni de l'adoubement du mâle ni de son phallus, aussi symbolique soit-il, pour devenir ... Mais d’acter elle-même sa naissance en entérinant son inscription sociale à travers son sexe et la façon dont elle le vit, hors du discours courant.

Il serait alors question ici pour l’artiste, de se découvrir et d’affirmer, aussi joyeusement que possible, sa liberté.
"Je ne me reconnais pas dans l'affirmation d'un "deuxième sexe", dit-elle Ce n'est pas l'égalité  des sexes que je cherche, mais la liberté "...

Vivre c’est éprouver, c’est expérimenter

Ce lieu, ce territoire, n’étant pas naturellement accessible au regard féminin – il ne s’agit pas pour elle de chercher à le voir  (ni d’explorer avec un regard extérieur d’où elle provient)- mais de l’éprouver par tous les sens, sous toutes ses coutures – et de le révéler, l’habiter, le peupler, le dénuder, l’habiller en fonction des émotions et des sensations qu’il lui procure.  Grave et ludique à la fois tout en affirmant pudique son plaisir à créer.

La révélation du sexe féminin et son inscription toute féminine dans le monde de l’art, c’est par touches sensibles qu’elle y procède, avec une sorte d’espiègle ingénuité et un sourire confondant de tendresse qui laissent paradoxalement percevoir sa détermination et l’ambition de sa démarche! Ingénuité, entendons bien le mot, dans son sens premier : qui relève de la nature, de par sa naissance … Qui procède d’un caractère inné, au même titre que naïf, devenu péjoratif dans la bouche de ceux qui, naturels, ont oublié de l’être, à la faveur de quelque prétention à la supériorité culturelle. Comme si la culture devait supplanter la nature !
Il n’est pas anodin que pour accomplir son œuvre, Cécile éprouve le besoin de s’immerger dans la nature… Elle y puise son inspiration et récolte un à un les  éléments qui viendront s’ajouter au trait de son crayon, aux couleurs de ses pastels et composer en une étrange et ravissante communion chacune de ses sculptures imaginées autour de ce V délicat que dessine naturellement l’esquisse prometteuse de l’entrecuisse féminin…

Cécile Hug trace par touches minuscules les contours sensibles de ce territoire, nous emmène dans son infinitude et embarque notre regard … à l'écoute de ses bruissements. 

Ici, c’est la pose délicate, sur le pubis, d'une libellule qui attire notre attention et le frôlement merveilleux de ses ailes transparentes finement imprimées.
Un peu plus loin, ce sera la visite d'un scarabée qui nous étonnera, son avancée sur le sexe et … quelques lignes rouges témoignant de la déchirure, que symbolisent les saignements, comme pour nous rappeler que la grâce féminine ne va pas sans de troublantes manifestations.
Là, l'effleure d'un papillon, sa légèreté bien sûr, son voile, qui nous invite à une discrète indiscrétion tandis qu’il se confond avec la peau et nous confond. Ou bien encore une Edelweiss nous suggérant que le Mont de Vénus a bien quelque chose de l’Everest !  
Et quand la Monnaie du Pape le sublime en un étrange slip, on comprend que rien ne viendra condamner le triangle sacré… Le sexe ici est bon et propre, il sent les champs, la paille, la brindille, la campagne… Et s’il rappelle qu’il peut être douloureux, avec ses règles irrégulières,  ses trainées de sang, ses sensations d’envahissement, de démangeaison, de frottement, l'attention créatrice que l’artiste lui porte apaise…  
Des poils - ou des éléments qui en tiennent fonction -, des brins de folle avoine, de minuscules carapaces d’insectes, des pellicules de « je ne sais quoi », des « pas riens », des « tout juste ça » ... Chaque détail, participant à un désir d’harmonie farouchement défendue, trouve sa place précise. Et quand les couches se superposent c’est toujours avec la même finesse dans l’intention…
Le hasard guide la matière recomposée, des métaphores nous racontent l'imperceptible, le délicat, la montée du plaisir, l’infime caresse… rien n'échappe aux sens que le goût de la vie met en éveil.
C'est avec son corps entier que Cécile Hug se met à l’écoute du monde et compose, de fil en aiguille, ses hymnes à la vie ... Un point en suggère un autre qui en appelle un troisième, on devine comme un procédé musical dans l’alliance des matières ou leur superposition…  

Œuvre d'art with Libellule

"J'ai un amour profond pour mon travail" dit-elle, et de cet amour on ne peut en douter,
Il est si délicieusement contagieux qu'à travers lui on se découvre n'aimant que mieux la vie en son essence primitive rien qu’en observant ce en quoi la nôtre s'origine ...

Certaines femmes ont pu douter de ce qu'elles éprouvaient... Le discours dont elles se sentaient exclues aura eu raison d’elles. Mais ici, aucune hésitation … L’artiste en interrogeant sa propre expérience, avec un bonheur qui défie les lois de la gravité, incite à se mettre aussi gaiement à l'écoute de soi ...  L'oreille se tend et interroge le regard… L’attention portée à ce lieu du féminin laisse entendre de l’inédit. Il est en effet autant question d'écoute que de regard, même si c'est le regard qui nous donne à entendre. Notre perception est sollicitée là où la profondeur affleure. Un frisson d’évidence nous parcourt …

Ni Eros ni Pornos …  On prend un immense plaisir à découvrir ce travail, tout en subtilité, pudique et révélateur à la fois. La jubilation plus ou moins secrète qu’il procure fait acte de foi ! On ne peut douter, en le découvrant, ni de la puissance du plaisir féminin ni de sa spécificité. On sent que son travail comble profondément Cécile Hug. En réponse à un besoin vital …

Le corps féminin s’invite dans le monde et s’invente…

"Avant de me mettre au travail, je réfléchis au sujet", dit-elle. On devine qu'elle réfléchit avec son corps, avec sa chair, avec ses nerfs, avec sa pulpe…« C’est toute la construction de ma féminité ... Le premier poil, les premières règles ... » poursuit-elle. L'imagination féconde de la fillette, de la jeune fille, de la femme, de la mère qu’elle est aussi, témoigne de sa rencontre avec le monde, quand la découverte de l'extérieur enchante l'intérieur, le surprend, le fait frémir, de joie ou d’inquiétude.

Un lien tendre alors se tisse entre l’objet révélé et le spectateur qui le découvre…

"C’est une partie du corps en mouvement, qu'on décide ou pas d'épiler, assez végétal à ce niveau le corps" dit-elle encore, "Un territoire où il se passe plein de choses" ...

L’expression iconoclaste de cette féminité s’anime en moi avec une puissance bien particulière, je pense à toutes ces jeunes filles et ses femmes qui viennent anonymement vers moi, pour se rassurer d'être et échapper aux discours excluant le plaisir.

"Ça me prend le haut du crâne, ça me prend une partie de cerveau", poursuit Cécile.
La tête est sollicitée, fortement,  avant que les mains ne  traduisent ce que ce territoire lui inspire.  Le cerveau joue son rôle de catalyseur transmetteur, quand l’artiste se met au travail, c’est bien avec son être tout entier.

Je vis en partage la force de sa délicatesse sans mièvrerie, l'amour qu'elle a pour ses œuvres, son attachement joyeux. « Celui-là, je me le suis fait pour moi » dira-t-elle d’une de ses pièces.

Ses œuvres sont autant de paysages ouverts sur la sensualité. Je suis émerveillée de ne jamais éprouver le moindre sentiment d’impudeur, au cours de cette incursion dans l’intime où je me sens parfois moi-même fidèlement mise à nue.

La ficelle poilue dit la culotte avec humour ... L'asymétrie rappelle que les sensations ne se passent pas à droite et à gauche de la même façon… Rien n’est immobile …
Le féminin s’invente à plaisir, racontant l’entre-jambe dans le creux duquel nous avons pris naissance, son tracé singulier, à la lisière du dedans et du dehors, du connu et de l’inconnu, de l’inné et du vécu, de l’inspiration et de la matière …   Me voilà rendue aux origines de ma féminité, par ce travail minutieux de couture, de broderie, de dentellière revisité …

D'une enthousiasmante minutie, il s'apparente -  y compris dans le mystère qu'il inclut et l'inconnu qu'il suppose -, à celui qui est à l'origine même de la vie...
Nous sommes des êtres de matières subtiles, subtilement agencées... Prenons chacun naissance dans un univers particulier, tout comme chaque œuvre de Cécile se laisse inspirer par le cadre organique, biologique, naturel, géographique dans lequel il prend vie.
Posant sans cesse la question de l'origine, l'artiste par son travail rend à la naturesa dimension d'œuvre d'art ! Comme si elle voulait nous inviter à reconsidérer la vie, en son essence, avec douceur...

La femme telle qu'elle la révèle entre en écho alors avec le regard tendrement enfantin de Courbet s'attardant avec ses yeux d’homme sur ce lieu de notre intimité que femme nous ne pouvons voir.  Et le travail de Cécile trouve, comme … naturellement, sa place auprès de celui de l’artiste du XIXème, rendant la contemplation amoureuse de Courbet plus encore émouvante. L'homme observe ce lieu étrange et mystérieux d'où il provient... Tandis qu'elle nous invite à le vivre! Elle et lui portés par le même don de curiosité.
... Ainsi va l'origine du monde de Cécile Hug. L’inventivité de son dialogue avec la nature nous propulse dans un univers féminin, peut-être, oui, assurément, mais aussi celui d'une femme ne déniant pas sa part de virilité: c'est-à-dire l'acceptation d’une puissance lui permettant de s'affirmer, ouvertement, avec talent, détermination et intelligence.
Virginie Megglé
Psychanalyste écrivain

Septembre 2014

 @ Cécile Hug


TV5MONDE
Faits de plumes et de poils, l'origine du monde réinventée par Cécile Hug

Article et vidéo d'Isabelle Soler sur le site de Terriennes de TV5 

« L’origine du monde », sulfureux tableau, exposé habituellement au Musée d’Orsay à Paris, qui vient de rejoindre pour quelques semaines le musée Courbet d’Ornans (Doubs), lieu de naissance du peintre, a inspiré des générations d’artistes. Cécile Hug revendique directement cette filiation. Exposée prochainement dans la capitale française, cette artiste plasticienne dédie au pubis féminin un pan de sa jeune carrière. Elle brode, tricote, file des pubis. Les orne d’insectes, de coquillages ou d’herbes folles. Cette partie si décriée de l’anatomie féminine, entre ses doigts agiles, devient oeuvre d’art. 
20.06.2014Isabelle Soler, texte, vidéo, photosLe pubis, attirance et répulsion 

Touffu et sylvestre. Ou glabre et rasé. Exposant, offrant à des regards qui n’en demandent pas tant, l’intimité de la femme, vulve, lèvres, pilosité. Cet entre-jambe avec lequel les femmes elles-mêmes sont si souvent peu à l’aise, Cécile Hug le drape. De douceur ou de mystère. En fait buisson ardent ou conte de fée. Matière organique, un papillon, un scarabée s’y posent. 

Un travail commencé en juin 2013 dans le cadre d'une résidence au Centre d'Art Contemporain de Cacis en Catalogne et qui se poursuit depuis. « La question de l'origine est centrale dans l'entre-jambe. C’est pour moi un retour à la nature, un répertoire sur la biodiversité. Branches, brindilles, feuilles, coquillages, insectes. 
Zoom:
Végétal - l'une des oeuvres exposées à Paris de Cécile Hug
Le poil, heurts et malheurs

Le pubis vu par Cécile Hug est empreint de poésie. Il porte haut sa beauté. Loin de la toison que le conditionnement esthétique, les religions, la mode nous conduisent à considérer avec dégoût.
Ce poil, que dis-je le moindre duvet, a-t-il toujours été traqué sans répit ? On aurait retrouvé les premières pinces à épiler rudimentaires dans des sépultures datant de la préhistoire. C’est dire si cette obsession est profondément ancrée. Si l’Antiquité n’aime que les corps glabres, poils et cheveux deviennent au Moyen-Age symboles de sagesse et de pouvoir. Pour preuve, cette pratique des Mérovingiens coupant les cheveux de ceux qu’ils voulaient écarter du trône.
Au VIIIe siècle, la religion et ses diktats entrent en scène. Symboles de paganisme, barbes et cheveux longs sont à proscrire. Charlemagne adhère et importe dans son empire les coutumes romaines. Les cheveux raccourcissent. Sur le visage, la pilosité se fait plus discrète. Fin des barbes. La tendance est à la moustache.
Pendant ce temps, que font les femmes avec leur pilosité ? Pas grand chose jusqu’aux croisades. Car en Orient conquis par les chevaliers francs, le poil n’a pas la cote. Les princesses orientales s’épilent : front, aisselles et pubis. La cire chaude, ennemie jurée du poil, se répand en Occident.

Ce que cette brève histoire du poil tente d’introduire, c’est la double dimension sociale et politique de cet attribut du corps humain. Deux historiens, Marie-France Auzepy et Joël Cornette, lui ont même consacré une somme : HISTOIRE DU POIL aux Editions Belin. Car il en a connu des hauts et des bas, ce poil, en particulier le poil féminin. Toison maudite symbole de bestialité et de sexualité débridée, disqualifiée au début du 20ème par la mode des bains de mer, interdite de représentation publique jusqu’aux années Giscard, elle revient dans les années hippies comme l’étendard des luttes féministes contre la suprématie mâle. Le poil ne cessera plus d’être cet instrument de revendication. Même si les militantes sont un peu les seules en France à laisser ses luxuriances envahir aisselles, mollets et pubis. On peut être suffragette et avoir les jambes lisses... Tandis qu'en Suède ou en Allemagne, royaumes de la nature reine et du naturisme, rares sont celles qui songent à se raser. 
Zoom:
Laine
Le pubis, terre de conquête 

Comment est-on passé des années yéyé aux années intégrales ? De la « foufoune » au ticket de métro ? La pornographie n’y est pas pour rien. Mais elle n’est pas la seule. Marie-France Auzepy, historienne du poil. « En France, deux causes, qui ne sont absolument pas liées, peuvent expliquer cette mode. La première relève d’un machisme intégré par les femmes : une femme sans poils ne fait pas peur puisqu’elle ressemble à une petite fille. L’épilation du maillot peut également s’expliquer par le développement de la religion musulmane dans l’Hexagone. En effet, dans l’Islam, l’épilation des aisselles et des parties intimes est fortement conseillée, voire obligatoire. » 
Zoom:
Organique...
Le poil, retour du transgressif

C’est la démarche revendiquée par la Galerie PAPELART, laquelle va exposer à partir du 20 juin 2014 Cécile Hug et d’autres artistes autour du thème « De plumes et de poils ». Orianne Berguemont, l’un des directrices de PAPELART : « Les créations de Cécile nous permettent d’envisager le pubis comme un territoire à habiter, une géographie à la fois personnelle et commune à tous, un lieu de passage et de mutation à l’origine du monde et de notre existence. Un paysage intérieur, extérieur et entre deux. »

Formée à la National Arts School de Sydney en Australie, à la photographie au centre de Formation Professionnelle Supérieur des Arts, Techniques & Métiers à Paris et enfin en lettres et arts à l’Université Paris-Diderot, Cécile Hug a d’abord photographié. Ses propres photos parlent mieux que personne de son actuel travail de plasticienne. Il résulte d’un long parcours de maturation.

Femme, mère et artiste, l’envie progresse de travailler sur son propre corps. Sur - le nom s’est imposé dit-elle avant l’image - son entre-jambe, haut lieu de sa féminité, de sa sexualité et de sa maternité. Mais le chemin est long jusqu’au déclic. Un jour de soleil dans un jardin provincial et tout d’un coup, la sensation que le moment est venu. Le désir, en même temps qu’elle, a mûri.

Dessin au crayon d’abord, choix des matériaux ensuite. Sa production est ensuite importante. Des pubis comme s’il en pleuvait, tout de dentelles, tricots, folles avoines et autres graines. Infiniment doux et féminins. 

"J'aime que tout se fasse en douceur et harmonie"

Durée : 2'08Dessin, recherche des matériaux, assemblage, couleurs, Cécile Hug décrit le processus d'où naissent ces entrejambes tous différents les uns des autres. 



Cécile Hug : forêt des songes




 Qui n'est pas poursuivi par le fantôme de l’intimité féminine ? Autour de lui louvoie une forme de volupté. Cécile Hug la modifie. A travers « sculptures », textiles, photographies le pubis devient aporique. Il est recomposé d’insectes, de végétaux, etc. liés à la broderie, au dessin, au collage. Pilosité, prolifération proposent des approches différées selon des mises en scènes qui tiennent d’une forme particulière d’herbier. Et si depuis Courbet l’entre jambe est devenu la question centrale de l’origine du monde Cécile Hug la traite avec un naturalisme particulier et pluriel : la complexion charnelle se double d’un rempart de brindilles.









L’artiste  poursuit ce travail depuis plusieurs années. L’épreuve de la suggestion permet de retrouver l'essence même de la féminité par diverses matières. L’image du manque n’appelle pas forcément le jeu érotique. La force de la vie surpasse celui du « simple » désir. Cécile Hug l’« habille » puisque ’évidence de l’ « objet » érotique est renvoyée à  un ordre cosmique. Il n’obéit plus à l’appel   au plaisir et à son abandon mécanique.









Chaque œuvre devient un miroir paradoxal. L’image « rêvée » est remisée. Le végétal joue soudain un rôle d’une germination de réserve et de symbolisation. Emerge  une « partition » éloignée de ce qu’une telle monstration généralement appelle. Au sein d’assemblages sauvages et élémentaires tout se passe comme s'il fallait éviter une lecture purement abstraite ou érotique.









Ce travail apparaît aussi abrupt que sensible  en ses diverses ondes de résonance. Surgit un espace d'harmonie et de contrepoint. Il  fait du lieu de l’entre jambe non une relique ou un reposoir. Il s’ouvre à une perméabilité impénétrable mais fortement poétique propre à métamorphoser les éléments constitutifs de l’image.

J-Paul Gavard-Perret

Cécile Hug, « L’entre jambe », texte de Marie-Laure Dagoit, éditions Derrière la salle de bains, Rouen, 2014



Cecile Hug : de l’agrément au gréement


HUG bON 2.jpg

















Cécile Hug,« L’entre jambe », texte de Marie-Laure Dagoit, éditions Derrière la salle de bains, Rouen, 2014.



Cécile Hug prend à la lettre le quatrain d’Andelu :

« Cache ta cloche

le muguet arrive.

Le clochard ne dort jamais loin

De ton intimité promise ».

Par collages, photographies, montages l’artiste coud, à l’endroit à l’envers, la poche d’ombre qui permet de cacher l’intimité du genre. Mais plutôt que de la biffer sine die Cecile Hug l’agrémente de végétations qui en deviennent les gréements de fortune. D’où l’apparition d’une exhibition troquée. Elle ne cesse de se détruire en tant que spectacle mimétique ou érotique. S’il appelle au rideau il ne s’agit plus d’y grimper : seule des insectes rampants ou des remparts feuillus ont droit de cuissage. Et si l’artiste laisse poindre çà et là une transparence elle ne permet plus de prendre l’entre-jambe pour une spéculation libidinale. Le creux n’implique pas le moindre incendie d’un pompier pyromane ou d’un hussard objectif.
Hug 2.jpg
L’espoir d’un vide à combler n’est jamais promis mais retiré. Sinon par ce que l’artiste fait germer et qui n’a rien à voir avec un simple exercice mécanique de la chair.  Comprendre l’entrejambe ne revient plus à en devenir son hôte. Ôtant le visible, le dessous (chic ou non) devient un manteau de visions hérétiques. Au naturisme des genres il impose une nature cosmique. Le végétal grimpant sur le textile évoque tout autant une ascèse et un oubli que la présence d’une matière hybride. Elle devient la sur-vivance emphatique de ce que le voile cache avec humour et poésie.



J-P Gavard-Perret